
Le président de l’Arcom veut « de nouvelles règles » pour les interviews politiques des créateurs de contenu avant la présidentielle. L’AFP en a fait une dépêche sur les podcasts politiques, reprise massivement ensuite. Fallait-il vraiment rebondir sur une interview dont la seule mention du mot « podcast » vient des journalistes et non de l’interviewé ? Ou est-ce un nouvel exemple de la nécessité de substance à mettre dans le terme « podcast » ?
L’essentiel : Martin Ajdari a ouvert une concertation avec les créateurs de contenu « dont l’audience est la plus importante » pour encadrer leurs émissions politiques pendant la campagne de 2027. Il exclut de copier les règles de pluralisme de la télévision et parle d’« honnêteté » et d’« équité ». Il ne parle ni de texte, ni de calendrier, et ne liste aucun des créateurs concernés.
Ce qu’il a dit, mot pour mot : L’entretien, titré « L’Arcom ne doit pas se laisser impressionner ! », paraît dans La Tribune Dimanche du 4 octobre. La question des podcasts n’y occupe qu’une petite réponse, sur une pleine page consacrée à CNews, France Inter et au pluralisme :
« Il faut préserver la liberté d’expression sur Internet, mais aussi s’interroger sur le cadre applicable à ces formats qui, pour certains, génèrent désormais des millions de vues. Soit autant que certaines chaînes de la TNT. »
Martin Ajdari, président de l’Arcom
La suite, souvent coupée par les reprises de la presse : « Nous réfléchissons à de nouvelles règles pour la campagne de 2027, comme le font nombre de nos homologues en Europe. » Puis : « Il ne s’agira pas de dupliquer ce qui existe pour les médias traditionnels en ce qui concerne le pluralisme, cela ne serait pas possible dans l’univers numérique. Mais de réfléchir à ce qui pourrait être opportun en matière d’honnêteté et d’équité. » Le mot « podcast » n’apparaît que dans la question des journalistes, pas dans la réponse. Mais cela suffit à l’AFP pour publier une dépêche : « Podcasts politiques : l’Arcom réfléchit à « de nouvelles règles » avant 2027 ». Comme si une interview politique faite par un créateur de contenu était un podcast (mais comment faisait-on avant l’emploi du mot podcast pour qualifier ces interviews ?). Ou comme si un podcast politique désignait forcément une interview faite par un créateur de contenu.
Pourquoi c’est important : La présidentielle de 2027 sera la première où les longs entretiens de créateurs pèseront autant que les matinales. Les noms cités par la presse le disent : Legend de Guillaume Pley, Sam Zirah, Gaspard G, HugoDécrypte. Un candidat peut y passer deux heures, sans contradicteur ni chronomètre, face à un public qui ne regarde plus le JT.
Oui, mais : L’Arcom ne peut imposer que ce que la loi lui confie. Or aucun des textes en vigueur ne vise un créateur qui reçoit un candidat :
- La loi de 1986. Elle impose aux chaînes et radios « l’honnêteté, le pluralisme et l’indépendance de l’information », rappelle le Conseil d’État. Elle s’applique à des éditeurs de services conventionnés ou autorisés. Une chaîne YouTube ou un flux RSS n’en sont pas.
- Le DSA. Il donne à l’Arcom prise sur les plateformes (YouTube, Spotify, Apple) pour les contenus illicites. Une interview politique déséquilibrée n’est pas un contenu illicite.
- La loi « influenceurs » de juin 2023. Elle encadre la promotion commerciale, pas l’équité politique.
- Le règlement européen sur la publicité politique (2024/900). En application depuis le 10 octobre 2025, il impose d’étiqueter toute publicité politique, en ligne comme hors ligne, et d’indiquer qui l’a payée. L’Arcom et la CNIL en sont les autorités françaises. C’est le seul levier réel aujourd’hui, mais il ne joue que si l’entretien est rémunéré ou sponsorisé. Une invitation éditoriale gratuite y échappe.
- Le Code électoral. Silence électoral et interdiction des sondages s’appliquent déjà à tous, créateurs compris. C’est ce qu’Ajdari rappelle.
Entre les lignes : Sans loi nouvelle (et aucune n’est annoncée) la « concertation » ne peut déboucher que sur une charte volontaire. Les créateurs qui la signeront sont ceux qui auraient de toute façon invité tous les candidats. Ceux qui recherchent l’entre-soi n’auront aucune raison de s’asseoir à la table.
Le paradoxe des moyens : Dans le même entretien, Ajdari rappelle que l’Arcom reçoit « 50 000 saisines chaque année » et qu’on ne lui a « alloué aucun moyen ni emploi supplémentaire » depuis que le Conseil d’État a élargi son contrôle du pluralisme, en février 2024, à l’ensemble des intervenants des chaînes. Pour quatre chaînes d’info, elle vient de monter une « veille renforcée » en admettant qu’« on ne peut pas tout surveiller en permanence ». Elle envisage d’ajouter des centaines d’heures d’entretiens vidéo sur un an de campagne.
Le chiffre fragile : Tout l’argument repose sur une comparaison : des formats qui « génèrent désormais des millions de vues. Soit autant que certaines chaînes de la TNT ». Or une vue n’est pas une audience. Depuis le 24 août, YouTube compte une vue dès la première image affichée, lecture automatique muette comprise. Comparer ces vues aux audiences Médiamétrie de la TNT, c’est comparer un compteur de passages à un nombre de téléspectateurs (tout en rappelant ici que les mesures Médiamétrie ne sont pas non plus exemptes de critiques sur leur méthode).
Le cas Legend : L’exemple le plus cité est aussi le plus opaque. Comme Podmust l’a détaillé en août, Legend revendique d’être le podcast le plus écouté de France sans figurer dans aucun classement certifié par l’ACPM. Ses chiffres viennent d’études commandées par son producteur. Un régulateur qui veut cibler les créateurs « dont l’audience est la plus importante » devra d’abord dire comment il la mesure.
L’angle mort de l’hébergeur : En février, à propos du podcast 10 000 Pas, première saisine de l’Arcom visant un podcast, nous relevions que le régulateur visait les plateformes de diffusion en oubliant l’hébergeur du flux RSS, seul maillon capable de couper un contenu partout à la fois. Le podcast en question passait d’ailleurs par un hébergeur américain et quatre flux distincts. Le même angle mort revient : la concertation réunit des créateurs, pas les hébergeurs, et pas les plateformes qui recommandent ces entretiens à des millions de personnes.
L’audio, victime collatérale ? Les créateurs cités sont d’abord des vidéastes. Le podcast audio natif, produit par des studios indépendants et distribué en RSS, n’est pas l’objet du débat. Mais il porte le même nom. Un cadre rédigé pour « les podcasts politiques » risque de s’appliquer, par simple effet de vocabulaire, à des émissions qui n’ont ni les audiences ni les moyens juridiques de YouTube.
D’un point de vue purement observatoire, la conclusion de tout cela est assez critique : il est dommage qu’un simple extrait d’interview soit devenu une dépêche AFP sur les podcasts politiques, reprise en masse par la presse, sans la moindre nuance ni contradiction. On dirait du travail à la Legend…
Sources :
- – Martin Ajdari, « L’Arcom ne doit pas se laisser impressionner ! », entretien avec Rémi Jacob et Soazig Quemener, La Tribune Dimanche, 4 octobre 2026, p. 11.
- – « Présidentielle 2027 : l’Arcom réfléchit à de nouvelles règles concernant les podcasts politiques », 20 Minutes avec AFP, 4 octobre 2026.
- – « Podcasts politiques : l’Arcom prépare de nouvelles règles », The Media Leader France, 4 octobre 2026.
- – « L’Arcom veut encadrer les podcasts politiques avant la présidentielle de 2027 », Clubic, 4 octobre 2026.
- – Multiples autres reprises AFP (BFMTV, Ouest-France, …)
- – Décision du 13 février 2024 sur CNews, Conseil d’État.
- – Transparence et ciblage de la publicité politique, Commission européenne, et doctrine de la CNIL sur le règlement 2024/900.