
Journaliste scientifique spécialisée dans l’agriculture et l’alimentation, Axelle Playoust-Braure enquête depuis plusieurs années sur l’industrie du poulet de chair. Son livre sur les « turbo-poulets » paraîtra début 2027. Elle nous en livre ses principaux enseignements.
Depuis 2016 le poulet est la viande la plus consommée au monde et, depuis le début de 2025, il devance le porc en France. Cette progression repose sur son image de viande blanche, riche en protéines, peu grasse et bon marché. Mais derrière cette apparente simplicité se cache une sélection génétique poussée à l’extrême.
Le « turbo-poulet » est né aux États-Unis avec le « Chicken of Tomorrow Contest », organisé en 1946 pour sélectionner des volailles destinées à la production de viande. Cette spécialisation a donné naissance aux lignées modernes, dont le Ross 308, très répandu en France et en Europe. Ces animaux atteignent environ 3 kg en cinq à six semaines, soit une croissance près de quatre fois plus rapide que celle des volailles des années 1950. La sélection a aussi modifié leur morphologie : la part de muscle pectoral est passée d’environ 10 % à 25 % du poids de l’animal.
Cette croissance accélérée soulève, selon la journaliste, d’importants problèmes de santé et de bien-être. Les poulets peuvent souffrir de myopathies comme le « spaghetti meat », le « wooden breast » ou le « white striping ». Axelle Playoust-Braure évoque aussi une viande plus grasse, contenant davantage d’eau.
Cette filière est fortement intégrée. Les éleveurs, liés par contrat à un industriel, reçoivent poussins, alimentation et consignes techniques de l’intégrateur, qui organise ensuite l’enlèvement des animaux et fixe leur rémunération. La journaliste estime que cette organisation contribue à déplacer la responsabilité des problèmes de bien-être vers les éleveurs, alors que les travaux scientifiques mettent fortement en cause la vitesse de croissance.
Très concentrée dans l’Ouest, la filière repose sur quelques grands intégrateurs. Le groupe LDC, présenté comme le premier producteur français, travaille ainsi avec des milliers d’éleveurs. La journaliste décrit un système où les décisions prises en amont (génétique, alimentation, rythme de croissance) pèsent directement sur les conditions d’élevage. Elle rappelle enfin que la réglementation européenne sur les poulets de chair, ancienne d’une vingtaine d’années, ne fixe pas de limite liée à la vitesse de croissance, malgré les travaux scientifiques sur ses effets.
La question des animaux morts ou malades illustre cette logique industrielle. Un équarrisseur interrogé par notre consœur raconte pouvoir récupérer jusqu’à huit tonnes de cadavres par jour. Environ 4 % des poulets mourraient avant l’abattage. Rapporté aux quelque 800 millions de poulets produits chaque année en France, cela représenterait près de 30 millions d’individus.
Aux Pays-Bas, une mobilisation menée notamment par Wakker Dier a conduit les principales enseignes à abandonner progressivement les poulets à croissance très rapide pour leurs marques propres. L’European Chicken Commitment (ECC) prévoit des souches à croissance intermédiaire, une densité réduite et davantage d’enrichissements. En Norvège, une déclaration de l’industrie de la viande et de Nortura prévoit l’abandon du Ross 308 d’ici à fin 2027.
Selon Axelle Playoust-Braure , le changement se heurte cependant à un « dilemme du prisonnier ». Industriels, distributeurs et éleveurs attendent que les autres avancent avant de modifier leurs pratiques. Elle conteste l’idée selon laquelle le consommateur pourrait, à lui seul, transformer la filière en « votant avec son portefeuille ». Prix, promotions, marketing et disponibilité conditionnent largement les achats. Elle appelle donc à regarder du côté des politiques publiques et de la grande distribution.
Crédits
🎙️ Entretien mené par Manon Deniau
Le livre d’Axelle Playoust-Braure devrait paraître début 2027. Suivez son travail sur LinkedIn et Instagram.
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