Les podcasts, remparts contre la censure en Chine

Les podcasts, remparts contre la censure en Chine

Dans ce long format nous nous intéressons aux podcasts en mandarin, qu’ils soient produits depuis la Chine ou à l’étranger, pour observer comment ils jonglent avec la censure des autorités chinoises.

Le président chinois Xi Jinping admire l’économiste français Thomas Piketty. Pourtant son dernier livre « Capital et Idéologie » paru en 2019 n’est toujours pas sorti en Chine. La raison ? M. Piketty refuse de censurer une dizaine de pages de son œuvre, celles qui sont consacrées aux inégalités et à l’opacité de la Chine contemporaine.

Opaque également : le film Mulan, qui ne comporte aucun personnage Ouïgour (sans surprise) mais fait référence au Xinjiang (leur région) comme « le nord-ouest de la Chine », effaçant ainsi l’identité indépendante de la région (la plus grande région autonome du pays) et renforçant la croyance erronée selon laquelle le Xinjiang appartient à la Chine depuis le début.

Des anecdotes parmi d’autres dans l’histoire de la censure habituelle exercée par les autorités chinoises. Car dans l’empire du milieu, les textes et la vidéo sont depuis longtemps scrutés en permanence par les algorithmes de détection du pays. Le contournement de cette dernière est presque devenu un sport national. Facebook, Instagram, Twitter et Youtube sont bloqués, et les citoyens les plus motivés se tournent vers les réseaux privés virtuels (VPN) pour accéder à ces plateformes.

Même Weibo et WeChat, les géants chinois des réseaux sociaux qui permettaient des discussions relativement libres lors de leur lancement, sont désormais strictement contrôlés par la censure, comme le sont les autres plateformes chinoises d’envergure.

Cependant, il subsiste un domaine où la surveillance n’est pas (encore) trop répandue : les podcasts.

Les podcasts en mandarin veulent présenter un autre éclairage de la société

En Chine, les podcasts proposent quelque chose de radicalement différent par rapport aux réseaux sociaux. Souvent les sujets appellent au questionnement et à la réflexion. On y retrouve des thèmes qui font écho à ceux abordés en occident. Ici une lycéenne, qui explique pourquoi elle est devenue une militante de la lutte contre le changement climatique. Là, une femme se souvient d’avoir été abusée dans son enfance par son père dans la Chine rurale, sous les yeux des voisins. Un peu plus loin, une féministe se bat contre son mariage traditionnel chinois.

En Chine, les podcasts sont surtout populaires auprès de deux groupes de personnes différents. Le premier est constitué de jeunes intellectuels urbains. Plus de 85% sont diplômés et près de 90% des auditeurs ont moins de 35 ans, selon une enquête menée par PodFest China. « Les animateurs des podcasts veulent vraiment discuter avec leurs auditeurs et ne sont pas obsédés par le sensationnalisme », pour Eva Lin, une étudiante de la ville de Yantai, dans l’est du pays, grande consommatrice de podcasts dédiés aux relations.

Le second groupe est plus diversifié, mais comprend de nombreuses personnes à l’autre extrémité de l’échelle sociale, comme Bao, qui est arrivé à Shanghai il y a cinq ans, en provenance d’un petit village situé à 2 000 kilomètres à l’intérieur des terres. « Parfois, je trouve les opinions des animateurs un peu élitistes, mais la plupart du temps, je suis d’accord avec eux ».

Eva le soulignait : le contenu des podcasts est généralement moins sensationnel que ce que l’on trouve régulièrement sur les réseaux sociaux chinois. Comme en occident, le Podcast n’est pas vraiment la meilleure option pour des créateurs de contenu en quête de trafic et d’argent. En revanche, les histoires de mort, de sexe et d’argent sont populaires comme partout ailleurs.

C’est ce qu’explique Kou Aizhe, animateur de Story FM, l’un des podcasts les plus populaires de Chine, habitué des histoires qui éveillent la curiosité. Dans l’un de ses épisodes, un homme raconte comment son père, qui souffrait d’une maladie mentale, a été empoisonné à mort par des villageois. Dans un autre, un réalisateur de documentaires chinois raconte l’histoire d’un film porno gay. Un troisième épisode parle des agences qui se créent spécifiquement pour aider les femmes à rompre les relations de leur mari avec leur maîtresse.

Kou Aizhe photographié pour le New York Times

D’une manière générale, les auditeurs chinois montrent aussi un réel engouement pour les podcasts qui racontent les histoires de leurs compatriotes à l’étranger. Story FM ou plutôt « Gushi FM » en version originale, a été lancé en 2017, inspiré par le célèbre podcast This American Life. Mais la censure chinoise est déjà passée par là en retirant un épisode, comme l’indiquait Kou Aizhe au New York Times en 2019.

Ce censurer avant la censure

En attendant l’inévitable incursion des algorithmes de censure dans les podcasts chinois, plusieurs podcasteurs ont déjà avoué s’être auto-censurés. C’est le cas de Zhang Zhiqi, qui anime le podcast « Stochastic Volatility », un podcast populaire qui a dû changer de nom et se réinventer en raison de la pression exercée par les censeurs.

Si je dois sacrifier une partie de ma liberté d’expression, qu’il en soit ainsi, c’est la réalité dans laquelle nous vivons.

Zhang Zhiqi

Stochastic Volatility fait partie d’un groupe de podcasts qui font bouger les choses et infusent des idées progressistes dans la société chinoise. Dans ce petit groupe on compte également des podcasts dont certains sont établis aux États-Unis et qui se nomment « In-Betweenness », « Loud Murmurs » ou encore « New York Culture Salon ».

Les quatre animatrices du podcast Loud Murmurs (Izzy Niu, Ina Yang, Siyu Yang et Afra Wang) viennent de différentes régions de Chine et vivent de part et d’autres des États-Unis (New York et la baie de San Francisco).

Loud Murmurs et New York Culture Salon ont tous les deux vu leurs contenus et leurs réseaux sociaux censurés pour avoir abordé des sujets de politique intérieure chinoise, comme par exemple la législation controversée sur l’enfant unique qui fut en vigueur entre 1979 et 2015. Mais le public de ces podcasts les a suivi quand ils ont déménagé vers des plateformes protégées de la censure, tout en adaptant leur ligne éditoriale. Car pour certains podcasts de cette nouvelle vague pourtant avide de liberté d’expression, se restreindre à parler de politique étrangère leur permet de se mettre à l’abri.

Aborder la politique intérieure chinoise à travers les politiques extérieures

Ainsi, la plupart des podcasts évite d’aborder directement les questions politiques jugées sensibles par le parti communiste, comme la détention massive de musulmans dans le nord-ouest de la Chine ou les manifestations de Hong Kong, des sujets qui à coup sûr alertent les oreilles de l’État. Le sujets polémiques sont inscrits dans un document officiel, le Document n°9. Pour les aborder, le contournement de la censure fait partie du quotidien et demeure presque un défi à relever. C’est là qu’interviennent les podcasts, des reportages audio qui se prêtent bien à la narration intime, et qui demeurent un excellent moyen d’aborder des sujets politiques sans en parler directement.

Le « Document n°9 » est la liste officielle des sept sujets qu’on ne discute pas en Chine.

Consultable sur Wikipedia ici

Récemment par exemple, en discutant de politique américaine et plus particulièrement des émeutes raciales, les podcasts en mandarin ont pu expliquer à leur public le racisme aux États-Unis, tout en indiquant pourquoi les Chinois devraient prêter attention au racisme anti-noir. Ils ont également fait ce qui serait impensable pour les médias chinois institutionnels : ouvrir la discussion et jeter un regard critique sur la Chine elle-même, en pointant du doigt la montée du racisme contre les Africains à Canton lors de l’épidémie de Covid-19, quand beaucoup ont été expulsés de leurs appartements par les propriétaires ou ont été refoulés des hôtels.

La discrimination raciale peut être pertinente même pour ceux qui vivent en Chine, car ils peuvent établir un parallèle entre le racisme systémique et les discriminations à l’égard des femmes, des minorités sexuelles et des travailleurs migrants, qui sont plus courantes en Chine.

Zhicheng Zhao, fondateur du podcast New York Culture Salon

Garder son avance sur la censure

Quel est l’enjeu principal des podcasts basés en Chine, ou des podcasts en mandarin basés à l’étranger ? Assurément, il s’agit de garder une avance sur la censure du parti communiste, mais surtout de ne pas se couper de son audience. Evidemment les podcasteurs n’ont pas de difficulté à contourner la censure des plateformes, mais leurs auditeurs, qui ne sont pas tous à l’aise avec les outils technologiques comme les VPNs, pourraient ne pas réussir à les suivre, et finir par décrocher. Ce serait une perte pour la popularisation du Podcast, dans des régions où pouvoir discuter des questions de société semble parfois encore plus important qu’ailleurs.

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Jean-Patrick
par Jean-Patrick
15.10.2020
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