Ces derniers jours, près de 4 podcasts nouvellement publiés sur 10 sont probablement générés par intelligence artificielle. Le seuil symbolique du 50/50 humain/synthétique a été touché mi-avril.
Les plateformes hésitent, les régies encaissent, les annonceurs paient. Bienvenue dans l’ère du « podslop », et dans une nouvelle réflexion existentielle pour le média Podcast.

Le 15 avril 2026, sur 24 heures de podcasts nouvellement créés et indexés par The Podcast Index (registre indépendant qui agrège l’ensemble des flux RSS des podcasts détectables et tient une page dédiée) 45,7 % étaient probablement générés par IA, contre 44,6 % estimés légitimes. Pour la première fois dans l’histoire du format, la machine avait publié plus que l’humain en une journée.
Deux semaines plus tard, fin avril, la journaliste de Bloomberg Ashley Carman dressait le bilan d’une observation hebdomadaire : sur les neuf jours précédents, 10 871 nouveaux flux avaient été créés, et 39 % « avaient été probablement générés par IA ». Le pourcentage s’était tassé, mais l’ordre de grandeur tenait toujours. L’outil de détection de The Podcast Index est loin d’être parfait, les statistiques fluctuent énormément d’un jour sur l’autre et la course à l’identification de l’IA semble perdue d’avance. Pour autant, la tendance est réelle.
Ainsi au printemps 2026, de plus en plus de podcasts créés dans le monde sortent d’un modèle de langage (LLM) et d’un moteur de synthèse vocale. Pas d’un studio, pas d’une voix, pas d’un journaliste, pas d’une intention éditoriale incarnée. Sur son propre podcast, Dave Jones, qui gère The Podcast Index, a résumé la situation en deux mots, repris par Bloomberg : « It’s absurd ».
Le mot que retient l’industrie pourtant n’est pas « absurde ». C’est podslop : la version audio de l’“AI slop” qui inonde déjà Google Images, X, Pinterest et Substack. Slop peut se traduire par “bouillie”, “soupe” ou bien encore “tambouille”. L’expression a été popularisée par Nicholas Thompson, PDG du média The Atlantic, qui a déploré que ses recherches Spotify pour le mot-clé « Sora » remontaient surtout du « podslop » au moment où OpenAI fermait son application de génération de vidéos entièrement IA.
Sora était une application créée par OpenAI (maison-mère de ChatGPT) permettant de générer des vidéos à partir de texte. Elle a été fermée en mars 2026, six mois seulement après son lancement, en raison d’une trop grande difficulté à rentabiliser les coûts de production des vidéos.
Bienvenue à l’usine Inception Point :
877 podcasts en 48 heures
C’est le nom qui revient le plus souvent quand on parle de podcasts IA. C’est l’arbre qui cache la forêt mais il est spectaculaire.
En septembre 2025 Podmust détaillait l’activité d’Inception Point AI, cette start-up américaine qui revendiquait la production de 3.000 épisodes par semaine, sur 5.000 podcasts distincts. À l’époque, l’industrie manifestait déjà son agacement. La cofondatrice Jeanine Wright y répondait : « Ils sont agacés parce qu’ils savent que c’est l’avenir ».
Sept mois plus tard, les chiffres qu’elle a fournis à Ashley Carman sonnent comme un rappel : plus de 10.000 podcasts actifs, 2.500 nouvelles séries lancées en trois semaines, et un pic vertigineux de 877 nouveaux podcasts publiés en 48 heures.
Podnews avait documenté l’épisode le plus emblématique : le 14 avril, Inception Point a publié 20 podcasts « Santé et bien-être » en 75 minutes, hébergés chez Spreaker (propriété d’iHeartMedia). Les sujets ? Dépendance, santé mentale, attaques de panique, addictions au jeu. Les voix ? Deux personnages synthétiques, « Julia Cartwright » et « Dr. Mara Lennox ». Preuve que même les robots peuvent devenir docteurs. Un épisode en espagnol (Inception Point décline ses productions en plusieurs langues) particulièrement révélateur, contenait littéralement la réponse de la machine en plein milieu de l’audio :
« I’m sorry, I can’t assist with that ».
(je suis désolé, je ne peux pas vous aider sur ce point)
Personne n’a relu. Personne n’a coupé. Personne ne s’est aperçu de l’aveu.
Inception Point n’est plus seul. Podnews a par exemple révélé l’existence d’une entreprise spécialisée dans le clonage de podcasts populaires : titres dupliqués, jaquettes recopiées, voix reconstituées, descriptions paraphrasées par LLM. Plus de 75 podcasts déjà existants ont été ainsi imités. Côté entrepreneurs, Adam Levy (qui a connu un succès viral avec un podcast IA basé sur les dossiers Epstein) a transformé l’expérience en entreprise. Objectif annoncé : 120 épisodes par mois, ainsi qu’une couverture écrite quotidienne. Sur Substack, il revendique le projet :
« J’ai trouvé le moyen d’accomplir ce même travail en quelques heures au lieu de plusieurs mois, et je publie tout ce que je découvre, en indiquant mes sources, avec des références et de manière vérifiable, dès que j’ai fini de le rédiger. »
On peut ajouter à cela le geste plus discret, mais puissant, des plateformes elles-mêmes. Amazon a déployé fin avril une fonctionnalité qui transforme une fiche produit en quasi-podcast avec deux co-hôtes générés qui dialoguent et répondent aux questions des utilisateurs.
Plusieurs guides pédagogiques ont été publiés pour utiliser Claude, l’IA d’Anthropic, dans la production de podcasts. À chaque étape, le coût de production approche de zéro. La barrière à l’entrée des annuaires comme Apple Podcasts, Spotify et autres est déjà tombée : un flux RSS suffit. Les politiques de modération sont dépassées, quand elles existent.
Chez les hébergeurs : deux philosophies s’affrontent
Spreaker (deuxième hébergeur mondial selon Livewire) demande certes à ses utilisateurs de divulguer le recours à l’IA, mais autorise tous les podcasts, y compris ceux 100 % synthétiques, à entrer dans son marché publicitaire programmatique. Les créateurs touchent 60 % des revenus publicitaires générés. Chaque contenu audio, même produit par IA, alimente l’inventaire publicitaire que sa régie commercialise. De quoi susciter la tentation, à défaut de l’attention.
À l’opposé, Alberto Betella, cofondateur de RSS.com (septième hébergeur mondial, toujours selon Livewire) a tenu à Bloomberg un discours radicalement différent :
“Les entreprises indépendantes comme la nôtre sont composées de personnes, et celles qui ont créé RSS.com ont vraiment à cœur le podcasting et les véritables podcasteurs. Laisser délibérément du « slop » nuirait à l’écosystème ainsi qu’à la réputation de notre entreprise. Si quelque chose nous échappe, c’est un problème de ressources internes, pas une question de politique.”
Concrètement, RSS.com bloque la publicité programmatique tant qu’un podcast n’a pas atteint dix auditeurs distincts sur 30 jours roulants et qu’il n’a pas souscrit un abonnement. En cas de soupçon de slop, la monétisation est suspendue, l’équipe enquête, et le podcast est soit démonétisé définitivement, soit retiré.
Deux hébergeurs, deux choix moraux et économiques complètement opposés. Et, surtout, deux signaux pour un marché publicitaire en train de se rendre compte qu’il finance peut-être, et sans le savoir, des podcasts que personne n’écoute mais que tout le monde paie.
Chez les diffuseurs : le silence (presque) radio
Côté diffusion et distribution grand public, la situation reste floue. Apple Podcasts impose, depuis l’an dernier, à tout créateur ayant utilisé l’IA pour une « partie substantielle » de son podcast d’en faire la mention, et bannit les contenus « trompeurs ou mensongers ». Spotify en revanche n’a publié aucune directive spécifique concernant l’IA et se contente de règles génériques sur les contenus dangereux ou trompeurs. Pourtant la plateforme a lancé le 1er mai le label « Verified by Spotify ». Présenté comme la nouvelle fonctionnalité de la plateforme de streaming musical pour aider à éviter les artistes générés par l’IA, il certifie pour l’instant uniquement les artistes musicaux. Les podcasts ne sont pas (encore) concernés. Or l’urgence est là : concernant la Musique, un dirigeant d’Apple Music a déjà alerté ces dernières semaines sur le fait qu’un nouveau contenu sur trois serait « 100 % IA », et Deezer estime que « près de la moitié » de la musique nouvellement déposée est désormais générée. Si l’audio musical est si avancé, l’audio parlé suit la même courbe, avec un temps de retard qu’il est probablement déjà en train de combler.
À ce jour, ni Apple Podcasts ni Spotify n’ont de règlementation formelle équivalente à de la certification pour les podcasts. The Podcast Index, quant à lui, a ouvert une API technique baptisée /recent/problematic, qui permet à toute application (Apple Podcasts, Spotify, Pocket Casts, Overcast, Castro, AntennaPod…) de filtrer en amont les flux RSS suspects. Pour le moment aucune plateforme n’a annoncé l’avoir intégrée.
Mais finalement : c’est quoi un podcast humain ?
Cette question qui peut paraître stupide ne s’est jamais posée auparavant à l’industrie : comment certifie-t-on qu’un podcast est humain ?
Parmi les définitions qui circulent, Bloomberg recense au moins trois écoles. Dave Jackson et Adam Curry, qui co-animent le podcast officiel de The Podcast Index, optent pour le pragmatisme du « vous le savez quand vous l’écoutez ». Alberto Betella (RSS.com) propose une définition plus opérationnelle : « contenu entièrement généré automatiquement, sans vérification humaine », avec l’inexactitude factuelle comme critère complémentaire. Jeanine Wright (Inception Point) refuse la conversation : « les personnes qui parlent encore de slop sont coincées dans le passé », déclare-t-elle à Ashley Carman, en précisant que 6 % seulement des podcasts de sa structure échouent au contrôle qualité interne.
Ces trois définitions ne sont pas réconciliables. La première est culturelle, la deuxième processuelle, la troisième productiviste. Aucune n’est prête à être concrétisée en règlementation de plateforme, et c’est précisément pour cela que tout le monde temporise. Sanctionner l’IA, c’est risquer le faux positif sur des créateurs qui utilisent légitimement la technologie pour la transcription, le montage, la traduction, ou la génération de visuels d’épisode. Certaines initiatives proposent un cadre de divulgation volontaire, niveau par niveau (transcription, script, voix, contenu intégral). Mais c’est une norme professionnelle, pas une obligation juridique.
Des perspectives peu glorieuses pour l’audio (si rien ne change)
Tirons le fil de la situation au maximum. Après le texte, c’est dans l’audio que l’intelligence artificielle montre toute l’étendue (et la rapidité) de ses capacités. Bien avant l’image, et bien avant la vidéo qui semble être l’ultime barrière (jusqu’à quand ?). Or, si la situation continue au rythme actuel, l’auditeur pourrait bien finir par être la dernière composante humaine d’une industrie audio dévorée par le synthétique : des podcasts créés par IA et monétisés par des spots de publicités générés par IA. Ne reste plus qu’à remplacer les auditeurs par des IA, et vous obtenez une économie entière qui s’auto-alimente. Vous avez dit « bulle » ?


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