Comment « agir dans la bataille des récits » ? Au-delà de la veille qui permet de détecter notamment les ingérences étrangères, et de la mise en œuvre de la riposte face aux manipulations de l'information, la diplomatie française s'intéresse à la fabrique du récit. Il s'agit, selon les mots du ministre Jean-Noël Barrot, de « façonner un environnement informationnel » résistant, face au récit du chaos occidental que les adversaires de la démocratie libérale s'emploient à disséminer.
La guerre des récits est devenue un champ de bataille géopolitique majeur, où se jouent l’influence et la légitimité des démocraties face aux régimes autoritaires et aux idéologies illibérales. Dans un monde où les plateformes numériques amplifient les discours de division, la France et l’Europe tentent de riposter avec des outils comme French Response, un compte lancé en 2025 sur X (ex-Twitter) et désormais sur TikTok, pour contrer les narratifs hostiles par l’ironie et la dérision. Mais cette stratégie suffira-t-elle à endiguer la montée des idéologies néo-réactionnaires, portées par des figures comme Donald Trump ou des influenceurs d’extrême droite américains, aux thèses proches d'idéologues russes particulièrement offensifs vis-à-vis des démocraties européennes ?
« Agir dans la bataille des récits »
Le ministère de l'Europe et des Affaires étrangères organisait ce jeudi 7 mai une matinée de rencontres au sujet de la bataille des récits, à la Gaîté Lyrique, avec des chercheurs, universitaires, journalistes et autres organisations de la société civile concernés par les problèmes liés à la désinformation, aux récits simplistes et brutaux, intentionnellement propagés pour mettre à bas la démocratie libérale.
Nous y avons enregistré Les dessous de l'infox avec deux invités : Edouard Dambrine, diplomate, sous-directeur du ministère de l'Europe et des Affaires étrangères, et Arnaud Miranda, docteur en théorie politique associé au Cevipof (Sciences Po) et chercheur à l’Inalco, rattaché au programme « illiberal studies », auteur de l'ouvrage Les Lumières sombres, comprendre la pensée néoréactionnaire, chez Gallimard-Le Grand Continent.
Pour élaborer un contre-récit, il faut une bonne analyse de la menace informationnelle. C'est tout l'objet des travaux de la recherche sur les thèses illibérales et les néoréactionnaires, bien décrits dans le livre d'Arnaud Miranda.
« Ces idéologies néo-réactionnaires ne sont pas nées dans des livres, mais sur des blogs et des forums. Elles se construisent en réseau, avec des références à la culture populaire comme la pilule rouge de Matrix, pour réécrire la sémantique de la démocratie. »
- Arnaud Miranda, docteur en théorie politique et auteur des Lumières sombres (Gallimard).
L'ironie, pour réveiller l'esprit critique
Depuis sa création en septembre 2025, le compte X « réponse officielle du ministère français des Affaires étrangères » cumule plus de 206 000 abonnés. Il vient d'ouvrir sur TikTok. Le ministre Jean-Noël Barrot le présente comme « un outil de recadrage en temps réel ».
« L'ironie permet de marquer un temps d'arrêt, de casser finalement ce récit qui nous est asséné, et de recréer un esprit critique dans l'esprit de la personne qui reçoit ce récit. C'est en cela que l'ironie, la dérision sont des armes qui marchent bien.
- Édouard Dambrine, sous-directeur à la veille et à la stratégie au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères.
Mais à côté de cet outil géopolitique, le ministère a également doté le réseau diplomatique d'une « force de frappe informationnelle ». Cela consiste en une trentaine de « zones de guerre informationnelle », correspondant à des pays où les représentants de la France dans les ambassades sont ciblés par des campagnes de décrédibilisation. Dans ces zones – dont la désignation sera révisée régulièrement –, le personnel diplomatique disposera de services d'assistance renforcée, grâce à un contingent de réservistes recrutés dans la société civile. Leur rôle : recueillir les perceptions, occuper l'espace informationnel.
Cet entretien est le sixième épisode de notre série « L'Europe face aux menaces informationnelles », diffusée dans le cadre du projet CLIC, cofinancé par l'Union européenne, en partenariat avec France 24, l'AFP, et le média d'investigation slovène Oštro.
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